07 avr

Les librairies, nos librairies sont fermées, mais les livres peuvent s’ouvrir…

  • Evelyne Darmanin, responsable de la formation de libraire à l'UCO Laval

    Nous les savons à l’ouvrage, dans le silence de leur magasin à gérer aujourd’hui, à préparer l’après confinement, à s’inquiéter aussi sans doute. Mais nous pensons très fort à eux ; et à tous ces livres qui nous attendent quand tout ira mieux et que nous aurons l'impatience de venir franchir à nouveau la porte de leur lieu du rêve, du savoir et de la découverte.

    À l’heure où le confinement nous rappelle l’urgence de prendre soin de soi et des autres, chacun est questionné sur sa capacité à assumer ses responsabilités en termes de santé d’abord, d’éducation quand il faut faire l’école à la maison, d’alimentation quand il faut cuisiner autrement, de citoyenneté quand on atteste, soi-même, du bien-fondé de son autorisation de sortie.

    Ceux qui fréquentent les librairies, au-delà des simples lieux de commerce du livre, le savent bien : aller en librairie chercher, trouver, acheter un livre, relève d’une autre dimension que l’on appelle la rencontre, le conseil, l’empathie, la proximité ! Comment alors dans la diversité des librairies qui couvrent notre territoire aurions-nous pu laisser des grandes librairies lever leur rideau, parce qu’elles peuvent mettre à distance les uns des autres leurs clients, et laisser dans l’impossibilité d’ouvrir ces plus petites structures où l’on cultive une proximité physique avec les clients et les livres ?

    Le vrai combat n’était-il pas alors de geler la vente des livres en grandes surfaces alimentaires et de condamner l’entrée du rayon livre dans ces espaces ? Le vrai combat ne serait-il pas aussi et surtout pour chacun de réfléchir au jour d’après quand, sortis de ce confinement, nous pourrons retourner vers ces magasins que nous affectionnons parce qu’ils offrent quelque chose en plus et qui ne se résument pas au fait d’acheter ce qu’ils nous vendent ?

  • Redécouvrir nos bibliothèques personnelles, celles de nos voisins, pour cultiver l’impatience de la nouveauté…

    Mais plus encore, le livre serait-il donc devenu une denrée périssable ? Tous les livres achetés, conservés, chouchoutés dans les rayonnages de nos bibliothèques personnelles, dans les cartons de nos soupentes, au pied de notre lit dans l’attente d’un peu de temps pour être dégustés, n’ont-ils pas enfin le droit, en cette période où le temps semble ralenti, d’être ouverts, sortis, aérés voire dépoussiérés ?

    Les livres habitent nos maisons dans lesquelles nous sommes confinés. Il est temps de sortir les livres oubliés de nos étagères et de prendre de l’avance sur ces livres mis de côté pour les vacances ou pour bien plus tard. Lire et relire les textes qui nous sont chers, d’un œil neuf... Et puisque nous avons redécouvert que nos voisins étaient fréquentables depuis que nous ne pouvons plus les fréquenter, pourquoi ne pas échanger nos livres en prenant toutes les précautions d’usage dites de « barrière et de distanciation sociale » ?

    Et puis un jour, quand il sera temps, quel bonheur ce sera de vous retrouver, vous, amis libraires, amis des livres et de la lecture, du partage aussi, et de sentir ô combien votre présence nous est indispensable, au-delà du livre lui-même, au-delà des fichiers numériques qui remplissent nos liseuses mais qui ne comblent pas ce besoin que nous avons de vos conseils. Nous saurons alors pleinement assumer cette fidélité dans laquelle vous nous avez engagés, non pas à cause de ces cartes qui nous incitent à revenir pour cette réduction promise de 5 %, mais parce que sans vous, il nous manquera toujours votre connaissance des pépites qui se cachent sur vos tables et dans vos rayonnages et plus encore ce dialogue discret, bienveillant et enrichissant qui fondent notre fidélité.

     

    Nous qui formons des apprentis libraires, nous croyons en leur avenir professionnel parce que nous avons l’impatience chevillée au cœur de les retrouver dans leur librairie d’apprentissage, dans vos librairies, les vôtres chers libraires qui transmettez votre métier avec passion et patience pour que demain vendre des livres reste un acte engagé. Et nous savons que ce qui fera leur force, ce sera avant tout notre responsabilité à nous, acheteurs, clients, citoyens ! À l’heure où certains se rendent compte qu’acheter à l’autre bout de la planète ce qui peut se trouver à proximité, fragilise notre planète mais aussi nos capacités locales à faire face à ce qui arrive, n’est-il pas temps d’entendre que la librairie est nécessaire à la respiration d’une société car elle y permet le dialogue, l’évasion, la confrontation des idées, la construction d’un monde différent ?

    Le confinement nous rappelle que nous avons besoin des autres, de leur contact, de leur regard, de leur présence réelle et physique plus vraie que derrière les écrans de téléphone et autre ordinateur… Quelle urgence y a-t-il à acheter tel livre en ligne, en format numérique ? Quelle urgence qui ne puisse être comblée par tous les livres qui nous entourent sans doute déjà ?

     

    Concurrencer Amazon aujourd’hui, c’est faire en sorte que la profession des libraires soit plus que jamais solidaire et solide, qu’elle affirme ses spécificités qui ne sont pas uniquement celles de vendre du livre, c’est répondre à ce besoin de proximité, de mise en commun de stocks, mais c’est avant tout ne pas mettre en danger la vie des autres, de ceux qui vendent, de ceux qui expédient, de ceux qui livrent et de ceux qui reçoivent ces colis passés entre tant de mains et touchés par tant d’inconnus...

    Nous avons encore besoin de ce contact réel et vivant avec ces petits objets que sont les livres, qui ont une existence palpable, qui nous accompagnent et nous marquent et que l’on peut conserver dans nos bibliothèques comme trace de notre chemin parcouru depuis les premiers livres lus par nos aînés au creux d’un oreiller, en passant par les livres de bain, pour arriver au dernier Goncourt ou à une thèse sur l’épanouissement personnel et la philosophie du zen !

  • Et demain, les librairies seront à nouveau ouvertes et nous leur dirons notre fidélité

    Quand nous pourrons enfin rejoindre les libraires, les retrouver dans la diversité de leur magasin et qu’il nous faudra comprendre ce que tout cela a changé dans nos vies, les libraires combleront cette impatience que nous aurons de rêver, de voyager et d'inventer demain à travers les livres.

    Les libraires seront là si nous, clients patients et fidèles de leurs lieux, nous avons su les attendre, les espérer et les rejoindre au moment où nous pourrons enfin retrouver et apprécier comme un cadeau en plus ce qu’ils font si bien, nous accueillir, nous rassurer, nous guider, nous conseiller et nous prendre parfois par la main pour nous faire découvrir d’autres chemins...

    Car ce qui fait la fidélité du client, du lecteur que nous sommes, n’est pas seulement la présence des livres en rayon. C’est avant tout et surtout cette capacité qu’a ce libraire, en particulier, de créer une offre qui nous correspond et de nous ouvrir les portes d’autres possibles. Ce libraire devient notre libraire par la qualité de son assortiment, de ses services, la qualité et la personnalisation de ses conseils et de ses coups de cœur, et qui vont bien au-delà de mettre des livres dans un carton et de l’expédier… La fidélité que nous devons à nos libraires, et aux librairies, ne se limite pas au fait d’avoir ou non une carte de fidélité, mais bien au fait de prendre soin d’eux, comme ils prennent soin de nous, avec ou sans le Covid 19…

    Moi, quand je pense à tous les livres que je conserve précieusement dans quelques cartons faute de place, je me dis qu’ils ont droit, depuis quelques jours, à un déconfinement obligatoire. Redécouvrir des livres oubliés, des livres qui nous ont donné un grand bol d’air entre les oreilles, voilà bien ce qui sauvera aussi les librairies. Créer de l’impatience pour les nouveautés que nous irons retrouver, le temps venu, quand nous saurons que l’essentiel a été préservé, notre santé personnelle et collective !

    Laval, le 5 avril 2020.

    Évelyne Darmanin, responsable de la filière Librairie à l'UCO Laval

Contact

Responsable de la formation

Responsable communication

Contactez-nous